Le Kailash, entre réalité conventionnelle et réalité ultime

En juin 2018, nous partîmes dans l’Ouest du Tibet réaliser le rêve d’une vie, un voyage pour effectuer la Kora dans le mandala naturel du Kailash à l’occasion du festival annuel de Saka Dawa. Saka Dawa célèbre la naissance, l’éveil et l’entrée en parinirvana du Bouddha Sakyamuni. Effectuer une Kora autour du Kailash à ce moment là de l’année est très auspicieux car durant Saka Dawa, les mérites générés par les actes vertueux sont multipliés 100 millions de fois. Le mandala du mont Kailash est quant à lui connu pour apporter certaines vibrations de «référence» qui permettent d’activer les centres énergétiques du pèlerin et d’unifier les corps physique et spirituel afin de faire avancer considérablement le développement spirituel.

Au coeur des montagnes himalayennes, sur un ancien fond marin maintenant élevé à plus de 4500 m d’altitude, dans un univers où les sommets enneigés flirtent avec les dunes, les coquillages et les mouettes, cheminent des êtres aux sourires éveillés, aux cheveux noirs parfois emmêlés, la main serrée autour d’un moulin à prière, les lèvres psalmodiant « Om Mani Padme Hum », avançant au lent rythme de cinq pas et une prosternation…

Nous sommes dans l’Ouest tibétain, berceau des pratiques tantriques du Bön, la tradition spirituelle tibétaine à laquelle le Bouddhisme se mêla pour former le Bouddhisme tibétain.

NAISSANCE D’UNE RÉALITÉ OU D’UN MYTHE

Tonpa Shenrab Miwoche est né il y a 18 000 ans environ au pays d’Olmo Lungring, un monde à la forme d’un lotus à huit pétales, situé au-delà de la dualité, un monde intemporel où paix intérieure et joie d’être sont les états des êtres. 

Afin de découvrir ce pays extraordinaire, il est nécessaire de s’être débarrassé de toutes nos illusions lesquelles sont à la source de nos attentes, de nos peurs, et donc de la création de nos karmas négatifs. Seuls ceux ayant réalisé la vacuité et dont l’esprit repose dans la claire lumière peuvent le percevoir.

Au centre d’Olmo Lungring se dresse le mont Yungdrung Gu Tseg duquel naissent quatre rivières s’écoulant vers les quatre directions cardinales. La montagne est entourée de temples, de villes et de parcs. Olmo Lungring se situerait sur les terres actuelles du mont Kailash, dans l’actuelle préfecture de Ngari.

Tonpa Shenrab Miwoche eut une vie très similaire à celle du Bouddha Shakyamuni. Né au sein d’une famille royale, il renonce à son statut à l’âge de 31 ans afin d’embrasser une vie de renonciation et d’austérité. C’est au pied du mont Kailash qu’il descendit d’Olmo Lungring, dans cette région alors ancien royaume de Zhangzhung, pour diffuser les enseignements Bön. 


Ce royaume était situé dans l’Ouest du Tibet, sur les terres actuelles de la préfecture de Ngari et s’étendait jusqu’au Spiti en Inde du Nord. Au coeur de ce territoire se dresse le Mont Kailash, culminant à 6638 mètres. Du mont Kailash, lequel signifie « cristal » en Sanskrit (Kailâsa), naissent quatre fleuves : l’Indus, le Sutlej, le Brahmapoutre et la Karnali.

PEUT-ON SE LAISSER ALLER À IMAGINER QUE LE TERRITOIRE DU MONT KAILASH SERAIT LA REFLECTION DUALISTE DU TERRITOIRE DU MONT YUNGDRUNG GU TSEG, REFLECTION NON-DUALISTE DE NOTRE RÉALITÉ ?

Kang Rinpoche, de son nom tibétain, n’est pas une simple montagne. C’est une montagne magique, un lieu de pèlerinage pour les Bönpos, les Hindous, les Jaïns et les Bouddhistes. Elle est la montagne la plus sacrée d’Asie et se situe au coeur d’un mandala géant.

Elle est la demeure de Korlo Demchog ou Chakrasambava, lequel y vit en union avec sa consort Vajravarahi, Dorje Phagmo en tibétain. Cette union symbolise l’incarnation suprême de la sagesse et de la compassion.

La demeure est entourée de montagnes formant quatre murs orientés en direction des quatre points cardinaux. Ces quatre murs forment les quatre côtés d’un mandala dont la base est carrée et ils comprennent quatre portes. Chacun des quatre murs se montre sous des coloris de roches différents à l’image des mandalas tibétains dessinés par les moines. Le centre forme un lotus à 8 pétales avec le mont Kailash en son centre.

La découverte du mont Kailash s’effectue en relation avec notre cheminement intérieur. Si notre esprit est encore très obscurci par l’illusion, très dualiste, nous découvrirons un sentier qui file sur 38 kilomètres, avec le passage du col de Dolma La à 5636 mètres. Celui qui vient pour faire du trekking sera déçu car la Kora du mont Kailash ne comprend que 3 journées de marche, sans aucune difficulté, et les point d’attraits de ces montagnes sont leurs emanations sur un plan spirituel. 

UN PÈLERINAGE… REFLET D’UN CHEMINEMENT INTÉRIEUR

La première étape consiste en une marche dans une longue vallée sur un sentier plutôt plat. En effet, le pèlerin effectue 400 m de dénivelé positif répartis sur une marche de  14 km afin de rejoindre le site du monastère de Drira Phuk à 4835 m d’altitude. La deuxième étape consiste à franchir le col de Dolma la (Tara), culminant à 5636 m. Il y a 640 m de montée sur 5 km, puis arrivé au col, la descente se déroule sur 12,5 km avec un dénivelé négatif de 880 m. C’est donc là la journée la plus difficile du parcours, mais elle reste tout à fait abordable à toute personne ayant l’habitude de faire des randonnées en montagne, à condition de marcher lentement car le seul obstacle réel sera le souffle, ou plutôt le manque de souffle si l’on va trop vite. Après une nuit sur le site du monastère de Zuthrul Phuk, le pèlerin poursuit la descente avec 230 m de dénivelé négatif répartis sur 7 km et monte ensuite dans une navette pour rejoindre le village de Darchen.

Sur la Kora du mont Kailash cheminent autant de type de pèlerins que de types d’individus sur terre. Certains découvrent la kora derrière les voiles de leurs illusions, d’autres pourront réellement toucher la magie de ce mandala énergétique, et certainement quelques rares verront ce que l’esprit ordinaire ne peut percevoir…

Nous entrons dans le mandala du Kailash à travers le cimetière des quatre-vingt-quatre Mahasiddha, puis cheminons dans l’énergie de la montagne de l’Assemblée des 500 Arhats et poursuivons toute la journée au pied des montagnes à travers les énergies des palais de Mahakala, Tara, Amitabha, Vijaya. Tout le long du chemin, le pèlerin effectue différents rituels. Douze prosternations dans les 4 directions à certains points, des offrandes d’encens à d’autres, des méditations en certains points précis, la liste est longue et s’offre aux pèlerins avertis ou parfois à travers les signes, tel un petit moineau qui peut montrer tous les points au fur et à mesure du parcours, ce qui fût mon cas.

En fin d’après-midi, soudain, alors que le pèlerin chemine désormais vers l’Est, le Diamant, pur, élancé, puissant, s’offre dans toute sa grandeur. L’un ne verra qu’une montagne alors que le corps subtil d’un autre sera touché physiquement par cette énergie déployée. La connection est en dépendance de l’ouverture du corps subtil du pratiquant et donc de ses antécédents karmiques et de son évolution actuelle.

Sur l’autre flan de la vallée, le monastère de Drira Phuk, fait face à l’imposant mur Nord du mont Kailash, ancré autour de l’une des deux grottes de Götshangpa, yogi errant du 12ème siècle, reconnu comme étant la réincarnation de Jetsun Milarepa, l’un des deux saints du Tibet (avec Guru Rinpoche), yogi, poète et magicien, grand maître de la tradition Kagyu. 

Le 2ème jour, nous restons plus longtemps ici afin de nous rapprocher de la base du mont Kailash. Cette approche s’effectue à travers une petite marche vers le pied de sa face nord, mais le but n’est pas d’aller physiquement à son pied, le but étant de pratiquer en contact avec son énergie. Nous nous enfonçons donc dans la petite vallée située entre la montagne d’Avalokiteshvara et la montagne de Vajrapani pour rejoindre notre salle de pratique, à priori la plus haute salle de pratique de yoga au monde, culminant à 5335 m d’altitude.

Nous nous échauffons avec un massage des 5 éléments, puis nous purifions et équilibrons nos canaux principaux à travers les neuf respirations, et poursuivons notre échauffement du corps subtil à l’aide d’un petit tsa-lung (enchaînement de mouvements au sein d’une rétention du souffle). Nous sommes prêts à entamer la pratique du Lu Jong, yoga tibétain thérapeutique, lequel a pris source dans les traditions Bön, ici donc, dans l’énergie du mont Kailash. Les mouvements sont précis et le rythme vient s’adapter au souffle. A 5 335 m d’altitude, le souffle est court. Certains mouvements demandent une belle attention pour tenir la rétention dans le centre énergétique du ventre, d’autres s’enchaînent avec facilité, légèreté et bonheur. La chaleur générée par la pratique, laquelle alterne des temps de rétention du souffle dans un environnement où l’air ne contient plus que 51% d’oxygène, monte vite depuis les profondeurs des canaux. L’esprit est rapidement ancré dans ces profondeurs, les pensées oubliées, les ressentis se manifestent avec force au sein d’un océan de calme et de plénitude devenant omniprésent au fil de la pratique, pour finir dans une félicité certaine, certainement aidée par la félicité de Chakrasambhava.
Nous resterions des heures, des jours, nous rentrerions en retraite ici même si le monde n’était pas assorti à des conditions de visas et d’autorisations.

Au lever, le pèlerin repart pour la 2ème étape, en direction de la montagne de Manjushri, avec pour objectif le franchissement du col de Dolma La. Le col de Dolma La est un lieu puissant, le point d’orgue de la kora. Non pas par son aspect physique, car la montée se déroule en 3 petites montées successives entrecoupées de grands plateaux où l’on peut largement se reposer en cheminant tranquillement, mais par le travail énergétique qui se déroule chez chacun, qu’il en soit conscient ou pas.

Il est d’ailleurs dit que le pèlerin qui effectuera la kora cent huit fois atteindra l’éveil, son corps énergétique étant totalement libéré des obstructions, ses états d’esprits étant ainsi totalement transformés, les voiles de l’illusion s’étant dissouts dans la pure connaissance et la félicité.

Durant la montée, le pèlerin poursuit les pratiques au fil des lieux. Sur le cimetière de Shiwatshal Durtrö, réplique du cimetière indien de Bodh Gaya, le pèlerin médite sur la mort. Il laisse son enveloppe corporelle et visualise son voyage dans les bardos, les états intermédiaires entre les vies, un lieu d’errance pour qui n’a pas pratiqué sur ses obscurcissements de son vivant. Avant de reprendre le chemin, il abandonne symboliquement une partie physique de lui, une mèche de cheveux, des ongles, un vêtement… Un peu plus loin, la contemplation du pic rocheux, miroir du jugement de Shinje (Yamantaka, seigneur de la mort), révèle la somme des péchés que le pèlerin a accumulé. Une dizaine d’étapes spirituelles parsèment ainsi le cheminement du pèlerin jusqu’au col de Dolma La. 

Puis vient le franchissement du col. Cette étape représente le passage de cette vie vers la nouvelle. C’est là que le corps subtil du pèlerin se débarrasse des karmas négatifs des vies passées. 

Mais tout le monde n’aura pas le karma pour le franchir. Si le karma est vraiment négatif, le pèlerin mourra ou devra rebrousser chemin du fait d’un aléa météorologique ou d’un problème soudain. Si le karma est légèrement négatif, le franchissement du col se fera à travers un obstacle qui peut se manifester par l’apparition soudaine d’une horde d’animaux ou par l’arrivée subite du mauvais temps.

C’est sous les auspices du soleil et d’une douce journée printanière que nous le franchissions après une marche consciente de quelques heures. Assis au milieu des drapeaux à prières et des katas, les petits groupes de pèlerins expriment leur joie à travers des rires, de vives discussions, et partagent de la tsampa, des fruits secs ou un verre de thé au beurre sorti d’un thermos. 

Vient ensuite le temps de la descente afin de regagner le fond de la vallée et cheminer dans un paysage extraordinaire entre le palais de Tashi Tseringma et le palais du Bouddha de Médecine. Les roches sont bleues et il se dit que certains jours une forte odeur médicinale envahit l’air. 

Cette journée s’achève au monastère de Zutrul Phuk, la caverne aux miracles, et si le pèlerin a encore des forces, il peut partir effectuer la grande kora qui cercle le monastère dans un circuit de 3 heures et ponctué de lieux où il pourra à nouveau associer des rituels et pratiques. 

La dernière étape de la Kora s’effectue à travers une courte marche en fond de vallée, en bordure de rivière. Après le passage devant le champ de danse des dakinis, le pèlerin sort de l’enceinte de la kora du Kailash et le regard porte au loin sur le lac Manasarovar.

Le pèlerin peut poursuivre son périple comme nous l’avons fait en rejoignant les sources d’eaux chaudes où Guru Rinpoche méditat longuement avec sa consort, la grande yogini Yeshe Tsogyal ou encore s’engager sur une kora autour du lac Manasarovar.

MAIS LE PÉRIPLE NE S’ARRÊTE PAS LÀ. TOUT COMMENCE LÀ EN FAIT. 

Le corps subtil purifié des karmas des vies négatifs, un processus de réorganisation karmique peut se mettre en place. Quelque soit le niveau d’avancement spirituel du pèlerin, celui-ci verra dans les mois et années qui suivent la kora autour du Kailash que tout à coup, des marches sont franchies… les connexions se mettent en place… les enseignements par les signes se déroulent… les compréhensions s’établissent… l’illusion s’amincit… Kang Rinpoche poursuit son oeuvre, certainement en lien avec la félicité omnisciente de l’Univers à travers la relation du mandala physique du mont Kailash avec le monde d’Olmo Lungring et le mont Méru. 

Alors que je relatais à un Geshe une expérience que je vécus durant cette Kora, celui-ci me dit : « Maintenant que tu es allée près de Kang Rinpoche, la connexion est établie, cette énergie sera toujours là ». Les mois ont passé, et je peux confirmer aujourd’hui la véracité de ces propos. Depuis, je ne peux que constater ce qu’un ami tibétain m’avait dit avant de m’envoler vers le Tibet : « Tu verras, le Kailash n’est pas un lieu comme les autres. Après y avoir été, ta vie va changer ».

OU – QUAND – COMMENT ?

Le mont Kailash se trouve dans l’Ouest tibétain, près de la frontière indienne, mais on ne peut y accéder qu’en arrivant de l’est, soit depuis le Népal, soit depuis Lhassa. La période pour y aller s’étire de mi avril à mi octobre.

Valérie Lobsang-Gattini, professeure de yogas tibétains Lu Jong, Tog Chöd et Kum Nye, organise chaque année un voyage sur la Kora du mont Kailash durant le festival annuel de Saka Dawa, mais également à la demande dès 3 personnes, ou 2 avec option, aux dates de votre choix. Son objectif est d’amener chacun à toucher cette puissance que le lieu génère, tout en intégrant le yoga tibétain Lu Jong là où il est né, le tout afin d’amener le futur pèlerin à trouver la porte d’entrée vers les joyaux de la plénitude intérieure, libéré des attachements, en basculant de l’approche intellectuelle et conceptuelle vers le ressenti de l’expérience.